Christophe APPRILL

Docteur, Centre Norbert Elias, EHESS

La danse n’est-elle qu’un art chorégraphique ?

Pour bon nombre d’opérateurs qui évoluent parmi les institutions du service public de la culture, la danse compose un ensemble de pratiques intégrées à une économie du spectacle, qui engagent des danseurs et des danseuses dans des métiers relevant des professions artistiques, dont la sociologie de la culture s’est emparée pour en décrire le régime vocationnel. Dans ce contexte, « la danse » ne désigne que certaines pratiques chorégraphiques les plus en vue, et le statut de danseur est décerné  à ceux qui évoluent sur scène dans un cadre professionnel artistique, soit quelques milliers seulement ; sont a priori exclus de cette catégorie tout ceux qui, pratiquant la danse dans d’autres contextes, composent aussi le champ de la danse en France aujourd’hui.

En se référant au paradigme de la création qui structure et délimite le champ chorégraphique, le signifiant « la danse » opère un tri : une grande partie des métiers de la danse qui relèvent de la transmission, ainsi qu’un grand nombre de pratiquants, demeurent de l’ordre de l’innommé. Rarement interrogés, les fondements de cette distinction s’accompagnent de catégorisations des genres de danse et des danseurs, impliquant des assignations à des territoires, à des sociabilités et à des modes opératoires dont la légitimité peut s’avérer extrêmement variable. Cette communication[1] se propose d’analyser le contexte contemporain dans lequel cette catégorisation s’est affirmée, d’expliciter les hiérarchies implicites qui structurent le champ de la danse et éclairent les univers professionnels et les sociabilités de pratiquants.

Nous examinerons tout d’abord les raisons pour lesquelles la danse est principalement envisagée comme un art chorégraphique. Arrimée au contenu réel et symbolique des différents secteurs de danse et de leurs contextes, la construction de cette catégorisation est rythmée par les scansions de l’histoire contemporaine de la danse. Après une période de repli en termes de reconnaissance et de médiatisation, à l’exception d’institutions phares comme l’Opéra de Paris, le monde des danses accède dans les années 1980 à une visibilité qui touche aussi bien la sphère de la création chorégraphique que celle des pratiques amateurs. Pour certaines disciplines du secteur des danses de représentation, cette mutation résulte d’un fort soutien économique de la part des pouvoirs publics ; l’intégration au service public de la culture et la valorisation de la notion de création contribuent objectivement à la reconnaissance de la danse comme art chorégraphique. Trois disciplines bénéficient directement de ce régime : les danses classique, contemporaine et jazz. Ce processus de légitimation s’accompagne d’un volet juridique qui encadre les conditions d’enseignement de ces disciplines chorégraphiques, leur conférant un statut d’exception au sein des mondes de la danse.

Puis, à partir de plusieurs types de matériaux, nous proposons d’observer comment se construisent les notions de création et de créativité dans le champ de la danse : actions de soutien et de formation autour du répertoire, construction de l’objet danse chez des auteurs contemporains (Frimat, 2010 ; Monnier, Nancy, 2005 ; Hecquet, Prokhoris, 2007), observations de chercheurs (Faure, 2009), discours d’opérateurs culturels, travail du danseur.

Enfin, nous faisons l’hypothèse que l’encadrement juridique de l’enseignement de la danse opère une distinction forte entre les disciplines et aux acteurs, assurant à certains un cadre d’emploi régulé et à d’autres un marché ouvert mais fortement concurrentiel.

[1] Les matériaux d’enquête proviennent de mes travaux dans le cadre du groupe de recherche Musmond (http://musmond.hypotheses.org/ -), d’études réalisées sur le hip hop et les danses régionales de France et du monde, ainsi que de mes recherches sur les danses sociales.

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